Le passé dans les tripes

Ding dong ! Fébrile, elle pousse la porte de la boutique. A l’entrée, un rideau d’air chaud vient s’abattre sur elle chassant immédiatement toute dernière trace de frilosité. Elle regarde vers le comptoir pour saluer les vendeuses, mais celles-ci ne la remarquent pas, affairées qu’elles sont à étiqueter, plier ou à encaisser. Quelque part, elle se dit que c’est bien comme ça. Elle préfère de loin qu’on la laisse tranquille pour faire le tour des rayonnages.

Dans la boutique, il fait bon, les lumières brillent, la musique n’est pas trop forte et les vêtements sont parfaitement rangés par taille, par couleur et par collection. Elle est méthodique, n’a pas de temps à perdre, aussi, comme à chaque fois, elle s’avance rapidement vers les portants indiquant sa taille. Là, comme un réflexe, ses yeux se portent vers les couleurs neutres, le noir, le gris, le blanc… Pourtant, elle sait très bien qu’elle devrait porter davantage de couleurs plus gaies, d’ailleurs Chéri le lui dit quelques fois. Il paraît que ça lui va bien. Alors, elle fait l’effort et ouvre les yeux sur le violet qui lui paraît un bon compromis, le bleu assorti à ses yeux et le discret kaki. Mais le rouge, le jaune et l’orange sont au-dessus de ses forces.

Petit à petit, son bras gauche se charge d’habits à essayer…

Mais soudain, ce qu’elle redoutait arrive. Cette vieille sensation désagréable qui lui tord le ventre, son cœur qui s’emballe, cette angoisse qui lui serre la gorge et qui lui fait regarder tout autour d’elle à la recherche du panneau « Toilettes ». Au début, elle ne comprenait pas pourquoi, à chaque fois qu’elle rentrait dans un magasin de vêtements, elle se sentait si mal, pourquoi ses intestins se mettaient en vrille et qu’elle était obligée de sortir rapidement. Quoi de plus banale, en effet, pour la plupart des gens, que de s’acheter des vêtements. C’est même pour beaucoup une partie de plaisir, un moment agréable. Qu’est-ce qui n’allait pas chez elle ?

Aujourd’hui, elle le sait, elle l’a compris, et elle essaye de vivre avec. C’est son passé qui lui colle à la peau, un vieux traumatisme qu’elle tente d’effacer peu à peu. Mais ce dernier à la dent dure et à bientôt 40 ans, elle n’en est pas encore totalement débarrassée, même si il y a des progrès.

Ce traumatisme prend sa source dans sa plus jeune enfance et se poursuit à l’adolescence jusqu’au jour de son mariage. Elle n’éprouve envers lui aucune rancune, mais force est de constater que c’est bel et bien son père qui en est le principal instigateur. Il ne voulait pas leur acheter de vêtements, à elle et à ses frère et sœur. Alors, on leur en donnait. Des vêtements d’occasion, qui avaient été porté et reporté, qui étaient dépassés. Leurs couleurs ne lui plaisaient pas et leurs coupes étaient rarement seyantes. Combien de fois, n’avait-elle pas pleuré en se regardant dans le miroir, vêtue de ces habits sans charme ? Elle se souvient de la honte qui était la sienne quand elle lisait la moquerie dans les yeux des enfants, à l’école.

Sa maman, mère au foyer, essayait tant bien que mal de palier à cette situation, dont elle-même souffrait. Pour ce faire, elle passait des heures et des heures sur sa machine à coudre ou sa machine à tricoter. Ces efforts étaient dignes d’éloges et adoucissaient quelque peu le désarroi de ses enfants.

Si, enfant, cette situation était dure à supporter, à l’adolescence elle est devenue insupportable. Elle se souvient de son unique jean qu’elle portait du lundi au samedi et qu’elle lavait le dimanche pour le reporter dès le lundi suivant, et ainsi de suite.

N’ayant pas d’argent de poche, elle dû attendre ses 16 ans pour pouvoir travailler pendant les vacances scolaires et ainsi recevoir ses premières payes totalement consacrées à l’achat de vêtements. Elle pouvait enfin porter des vêtements à la mode, qui lui plaisaient et dans lesquels elle n’avait plus honte. A cette époque, elle pensa que ses soucis vestimentaires n’étaient plus qu’un mauvais souvenir.

Pourtant, ce problème refit surface au moment où elle s’y attendait le moins. Ce jour là, elle était heureuse, elle allait bientôt se marier et était sur un petit nuage. Les préparatifs allaient bon train quand son père lui tendit son cadeau de mariage, un chèque d’une jolie somme. Ravie de sa générosité qu’elle connaissait si mal, elle l’embrassa avec affection, les yeux embués de larmes. Mais ce qu’il lui dit alors la glaça. La regardant droit dans les yeux, il lui dit : « Utilises cet argent pour la cérémonie, mais je t’interdis d’acheter ta robe de mariée avec. » Le charme était rompu…

Aujourd’hui encore, elle ne comprend pas l’attitude de son père, son rapport si ahurissant au vêtement, ce qui le poussait à agir ainsi. Ce qu’elle sait, par contre, c’est que ça a laissé des traces au plus profond de son être…

Source Pinterest
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37 réflexions sur “Le passé dans les tripes

  1. Il y a des choses du passé qui nous poursuivent Karine. Parfois on croit les avoir semé au hasard du temps qui passe et puis un évènement vient nous bousculer. Tu l’évoques très bien dans ces lignes.Douces pensées et grosses bises

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  2. Oui c’est bizarre cette attitude fasse aux vêtements, peut-être a-t-il vécu un traumatisme dans l’enfance lui aussi? mais comment il faisait lui pour s’habiller? Je comprends ton traumatisme et compatis! Courage ma belle! Bizous.

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    • Oui, cette attitude est très bizarre et je pense que lui aussi a dû subir un traumatisme, mais ce qui m’a toujours beaucoup chagriné c’est que lui, il s’achetait des vêtements… Merci pour ton com, Isabelle ! Gros bisous.

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  3. il y a une phrase écrite sur un pt écriteau que j’ai sur un de mes murs, « le passé est le présent », c’était des mots d’un oncle qui est mort récemment, disait souvent et ce qu’il disait était bien vrai. Le passé nous rattrape toujours dans le présent et fait celles/ceux qu’on est. Il ne suffit pas de beaucoup pour faire naître des choses enfouies. Est-ce que tu as essayé de lui demander pourquoi ce comportement envers les vêtements ? il pourrait peut-être te donner des infos qui te permettraient de comprendre. Même si comprendre n’empêche pas d’oublier le mal que çà a pu faire, mais peut-être aider à pardonner. Je t’envoie de gs bisous ❤

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    • Je suis désolée pour le décès de ton oncle… Ce qu’il disait est fort juste et sage. Toute discussion sur des sujets aussi sensibles est presque impossible avec mon père, malheureusement… Par contre, je lui ai pardonné, et je ne ressens pas de rancune. J’avais juste besoin de sortir ces mots, peut-être pour continuer à avancer malgré certains boulets du passé. Merci beaucoup. Grosses bises.

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  4. Ah ce sacré passé ! Quand on croit qu’il est bel et bien passé, il ressurgit. Il est partout dans notre présent et c’est à nous de composer avec. La communication …. je pense que c’est le maitre mot et que c’est la solution pour comprendre les choses et les gens. Pourquoi ne pas essayer d’en parler avec lui ?
    Très joli texte en tous cas Karine (comme d’habitude)
    bises

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    • J’ai essayé plus d’une fois d’aborder le sujet mais je me heurte à un mur… Pourtant, je suis bien d’accord avec toi, la communication est bien souvent la solution. Merci d’avoir apprécié ce billet, Marie ! Bises.

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  5. Le phénomène « fringues libérées » est assez récent en fait ; aussi curieux que cela puisse paraître, je pense comprendre l’attitude du papa pour qui « les chiffons » sont superficiels…J’ai connu ça aussi et me suis vengée en claquant l’intégralité de mes premiers revenus de jobs d’été dans des boutiques dont je ne pouvais m’approcher avec mes parents. Yessss ! Aujourd’hui, les vêtements ne revêtent (!) plus la même importance pour moi mais je cèderai volontiers à beaucoup d’envies de ma chipie 🙂 Plein de gros bisous ma Karine ! Bravo et merci pour ce texte qui me touche tant.

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  6. La remarque de ton père est plus que bizarre au sujet de ta robe de mariée. Ta maman connaît peut être la solution, en as-tu parlé avec elle ?
    En tout cas ton texte m’a remémoré les grimaces que je faisais enfant lorsqu’il fallait essayer une robe de ma cousine pour que maman le reprenne. Ma cousine était nettement plus ronde que moi…mais maman essayait toujours de nous offrir au moins un vêtement neuf par saison, ce qui parfois était un véritable exploit. Par contre le fait de porter des choses d’occasion me permettait d’être moins soigneuse qu’avec les rares choses neuves, sic !

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    • On en a souvent parlé avec ma maman, mais elle ne comprend pas plus que moi ce comportement irrationnel… Heureusement que nos mamans étaient douées de leurs doigts… Merci infiniment pour ton témoignage, Sabina. Bises

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  7. J’attendais d’avoir un peu de temps devant moi pour relire ton texte à tête reposée et le commenter… Je suis heureuse que tu aies réussi à mettre des mots sur cette blessure d’enfant qui malheureusement te poursuit encore. Tu sais maintenant à quel point je te comprends 🙂 Tu vois je me suis sentie proche de toi dès nos premiers échanges… Je suis comme ta petite soeur d’infortune et ensemble nous donnerons un grand coup de pied aux fesses de nos vieux démons^^ Plein de bisous ma douce Karine ❤

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    • Ton mot est très touchant ma belle Aileza et je le prends en plein cœur. Comment aurais-je pu deviner que le net me réserverait une aussi belle rencontre que la tienne, qu’il me donnerait une petite soeur d’infortune qui me comprenne si bien ? C’est un régal d’échanger avec toi… Merci d’être ce que tu es. Je t’embrasse bien fort ❤ ❤ ❤

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  8. C’est fou comme nos blessures du passé se ravivent toute notre vie au moindre stimulus. Quelle tristesse d’en être encore marquée au fer rouge à l’âge adulte. Et pourtant, c’est si fréquent.
    Ton billet est très beau et m’a beaucoup ému. Merci.
    Bise

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  9. Je ne dirais pas quel magnifique texte car son contenu est bien tristounet mais tu as vraiment un don pour l’écriture …
    Le passé reste présent et même si on l’enfouit ou si on essaie de vivre au mieux avec, il ressurgit toujours un jour ou l’autre …
    Et quelle injustice en plus …
    Je t’embrasse fort ma Karine ❤

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  10. Jolie triste et étrange histoire… Je ne pensais pas que c’était une vraie histoire au début comme je ne vois vraiment pas le problème dans le fait d’acheter des vêtements, mais en fait on dirait bien que si… Dommage que le simple fait d’acheter des vêtements soit qqchose d’angoissant pour toi, mais je comprends que notre jeunesse nous laisse des traces…

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    • En fait, tout ce que j’écris sur ce blog est mon vécu. Quelques fois, je tourne le récit à la troisième personne du singulier parce qu’il m’est trop difficile d’employer le « Je »… Merci pour ta lecture et ton commentaire Illyria ! Grosses bises ❤

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