Un week-end aigre-doux

La cloche retentit comme une délivrance ce matin-là. Le week-end était enfin arrivé ! J’aimais l’école mais il ne fallait pas abuser. A un moment donné, il fallait savoir fermer livres et cahiers pour enfourcher mon vélo et me laisser enivrer par le bon air frais de ce début de printemps. Je m’empressai donc de ranger mes affaires, dégringolai les escaliers et saluai mes camarades d’un geste rapide de la main.

Au portail, j’attendis en trépignant mon petit frère dont la classe n’était pas encore sortie. Quand je le vit enfin apparaître, j’eus l’impression qu’il marchait encore plus lentement que d’habitude, un vrai escargot.

– Allez, dépêche-toi, lui lançai-je, il faut encore passer récupérer la petite !

J’avais dix ans. Aînée de trois enfants, je me voyais régulièrement confier par mes parents de nombreuses responsabilités dont celle de veiller sur mon frère et ma sœur sur le chemin de l’école. Je prenais toujours mon rôle très au sérieux. Me sentant investie d’un certain pouvoir, je n’hésitais pas à donner des ordres quand le besoin s’en faisait sentir. Dociles, mon frère et ma sœur m’obéissaient sans rechigner.

Je m’apprêtais à rejoindre l’école maternelle quand j’entendis une voix m’appeler. Surprise, je tournai la tête et vis ma mère qui était là, sur le trottoir, me faisant de grands signes. « Incroyable, maman est venue chercher la petite ! » me dis-je tout bas. « C’était bien la première fois… » Mon père était là, lui aussi, assis au volant de la voiture, attendant que la famille soit au complet pour pouvoir démarrer.

Une fois dans la voiture, ma mère se tourna vers nous et nous dit :

– Nous ne rentrons pas à la maison. Papa et moi, nous allons vous déposer chez Martine. Elle vous gardera pour le week-end.

– Chouette ! On s’amuse toujours trop bien chez elle ! Mais vous, vous allez où ? m’écriai-je.

– Nous allons voir papi et mamie.

– Mais pourquoi on ne peut pas venir les voir avec vous ?

– Papi est malade, il est à l’hôpital. Il a besoin de repos.

– Ah… Vous lui ferez plein de gros bisous de ma part, n’est-ce pas ?! J’espère qu’il guérira très vite !

– Oui, nous le lui dirons.

Au bout d’un quart d’heure de route, nous arrivâmes  chez Martine qui nous accueillit les bras grands ouverts. Ce que j’aimais particulièrement dans sa maison, c’était la bibliothèque. Jamais, je n’en avais vu une aussi immense que celle-ci ! Des livres, des livres et encore des livres. Il y en avait partout. Mon week-end s’annonçait encore plus intéressant que prévu me dis-je, inconsciente des nuages noirs qui se profilaient à l’horizon.

Le samedi se passa donc de façon forte agréable. L’après-midi, profitant du temps clément, nous jouâmes dehors. Puis, une fois le soir venu, les jeux de société vinrent s’empiler sur le tapis bien moelleux du salon. Enfin, avant de monter me coucher, je choisis une bande-dessinée de Tintin pour livre de chevet, bien décidée à finir cette journée hors du commun en beauté.

Le lendemain matin, je me levai tôt. Une fois mon petit-déjeuner avalé, j’allai m’habiller tout en pensant à mes parents qui commençaient à me manquer un peu. Puis vers dix heures, le téléphone retentit dans la grande maison. J’entendis Martine répondre puis m’appeler.

– Tiens, ma chérie, c’est ta maman, elle veut te parler, me dit-elle en me tendant le combiné.

– Allô, maman, c’est toi ?!

– Oui, ma grande, c’est maman. Comment vas-tu ? Et ton frère ? Et la petite ? Vous êtes sages au moins ?

– Mais oui, tout va bien ! Et papi, il va mieux ?

– … Oui, il n’a plus mal maintenant…

– Quand est-ce qu’on pourra aller le voir tous ensemble ?

– … Tu sais, ma grande, papi n’est plus là… Mais on le reverra… On le reverra dans le Paradis…

– …

– Sois courageuse, ma grande fille, et ne dis rien à ton frère et à ta sœur, c’est d’accord ?

– … D’accord…

– Allez, ne t’inquiète pas, on revient vous chercher très vite. Gros bisous à tous les trois.

– Bisous.

Je rendis le combiné à Martine d’une main tremblante et m’enfuis me réfugier dans ma chambre.

Je voulus laisser libre cours à mes larmes que j’avais déjà bien assez retenues afin de ne pas faire de la peine à ma mère, au téléphone. Mais j’eus peur d’être surprise pas mon frère et ma sœur qui ne comprendraient pas mon état d’âme. Pourtant j’avais tant de peine. Mon cœur était si lourd. Et cette douleur au niveau de l’estomac, comme si j’avais reçu un coup de poing qui m’aurait pliée en deux.

Alors, j’allai me cacher. Entre le mur et le lit, par terre, je m’assis, me recroquevillant sous le poids d’un secret beaucoup trop lourd pour moi. Là, à l’abri des regards, je pleurai amèrement. « Pourquoi me l’avoir dit au téléphone ? Pourquoi ne pas avoir attendu d’être prêt de moi ? J’aurai tant besoin d’être consolée. » Pour une fois, j’aurais bien troqué ma place d’aînée pour celle de cadette ou de benjamine. Mais c’était trop tard. Je savais maintenant. J’étais au courant. Et je ne devais rien dire. Ne rien laisser voir. Que mon frère et ma sœur puissent passer un bon week-end était tout ce qui importait maintenant.

Alors, reniflant  et essuyant mes larmes du revers de la manche, je me remis sur les pieds, respirai un grand coup, prête à affronter ma nouvelle responsabilité pour le bien des plus petits.

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Crédit photo http://www.ivanne-s.fr
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