Cette preuve qui me manquait

Papa, je devrai t’en vouloir et pourtant je n’y arrive pas, car, derrière tes apparences tyranniques, je perçois  une sensibilité à fleur de peau.

Mais, je dois bien le dire, tu m’en as fait baver. Ton comportement, même silencieux, a eu le pouvoir de m’amener au bord de la crise de nerfs. J’ai pleuré et hurlé bien des fois, ressenti de la haine parfois. Je ne te comprenais pas. Tu ne me comprenais pas. Comment l’aurait-on pu nous qui ne nous parlions pas ?

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Ton rôle de père s’est, le plus souvent, réduit au fait de ramener la paye à la maison. Tu vas me dire que ce n’est déjà pas si mal et je suis d’accord. Grâce à toi, j’ai eu un toit sur la tête, des vêtements sur le dos, de quoi manger et boire, et même des souvenirs de vacances en camping. Mais un père est-ce seulement cela, un porte-monnaie ? Son rôle n’est-il pas aussi d’apporter amour, affection, soutien moral à ses enfants ? Tu as répondu à mes besoins matériels et physiques et pour ça je t’en suis reconnaissante. Mais as-tu jamais pensé à mes besoins affectifs ?

Dès qu’on parle expression des sentiments et affection, tu t’éclipses, mal à l’aise. Au début, je ne comprenais pas pourquoi tu fuyais devant les marques de tendresses. Et puis, au fil du temps, j’ai compris. La tendresse, les marques d’affection te font peur car tu ne sais comment y répondre, quelle attitude adoptée. C’est comme si tu étais handicapé sur le plan affectif, comme si tu te trouvais devant une porte ouvrant sur un monde extraordinaire, un monde trop beau pour être vrai, mais dont tu ne possédais pas la clé.

De mon côté, j’ai espéré, jour après jour, que tu trouves cette clé qui nous rapprocherait. J’ai rêvé de ta main dans la mienne, d’être assise sur tes genoux, d’être serrée et soulevée dans tes bras, de tes caresses dans mes cheveux, de tes bisous sur mon front. J’ai souvent cru que cette porte ne s’ouvrirait jamais. Désespérée par ce que je croyais être un manque d’intérêt, un manque d’amour, je recherchais ailleurs cette affection, mais je compris très vite que ce n’est pas l’affection d’un garçon qui a le pouvoir de remplacer l’affection d’un père, même si, elle est toute aussi essentielle pour moi.

Je crois que j’ai commencé à voir la porte s’entrouvrir doucement à l’adolescence. En apprenant à décoder tes regards, ton attitude, j’ai entrevue ces sentiments que tu ne voulais pas laisser filtrer. Je devenais une jeune femme, et je devinais que tu me trouvais jolie, que tu étais fier de moi. Comment je m’en suis aperçue ? Je l’ai vu dans ton désir de me prendre en photo. Je l’ai vu dans tes yeux quand cette petite lueur de fierté très caractéristique se mettait à briller lorsque tu me présentais à un collègue de boulot. J’ai ressenti que tu tenais à moi quand, en camping, tu faisais le gué devant ma tente, le soir, de peur que j’aille rejoindre des garçons pendant la nuit.

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Et puis, un jour, la porte s’est ouverte toute grande, si bien que j’en suis restée abasourdie. Toi, que je trouvais si froid et distant,  toi qui ne laissais aucune émotion se hasarder à la surface de ta carapace, je t’ai vu pleurer sans pouvoir t’arrêter. Je t’ai vu garder les yeux rouges et gonflés toute une journée. Et manque de pot pour toi, j’en garderai la preuve toute ma vie. Oui, cette preuve que tu m’aimes est maintenant sous mes yeux dès que je feuillette l’album photo de mon mariage. Cette journée restera gravée dans ma mémoire à plus d’un titre. Et tu vois, papa, m’avoir montré tes sentiments d’une aussi flagrante façon, ce jour-là, a été le beau des cadeaux de mariage, un cadeau que je n’espérai plus, mais que j’ai reçu le cœur grand ouvert.

Merci à toi, car maintenant je sais…

Pourquoi j’ai du mal avec tes sms, maman ?

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Comment réagir face à une chose que tu as, des années durant, espérée, guettée, rêvée et qui, soudain, alors que tu ne l’attendais plus, apparaît brusquement dans ta vie ?

Comment réagir quand, patiemment, courageusement, au prix de multiples efforts, tu as réussi tant bien que mal à te passer de cette chose, pourtant si essentielle, et que, sans rien demander ni réclamer, là, maintenant, on te la propose sur un plateau, comme si de rien n’était, comme si c’était tout naturel ?

Maintenant que toi, tu as appris à vivre sans, maintenant que tu t’es fait à l’idée que cette chose serait absente de ta vie, maintenant que ce n’est plus vraiment un problème, comment accepter ce revirement de situation ?

Vous allez me dire, mais c’est génial, ton rêve s’est enfin réalisé, profites-en ! Et vous auriez raison bien entendu. Mais malheureusement, des sentiments contradictoires, des émotions opposées me submergent à cette idée.

Tout a commencé par ce maudit portable. A 59 ans, elle n’en avait jamais eu, c’était son premier. Je lui ai appris à s’en servir. Elle a découvert les sms… Ah ces sms… Oh ses sms… C’est eux la source de tout mon mal être aujourd’hui. Pourquoi me direz-vous, peut-être ? Pourquoi se sentir mal quand ta maman t’écrit de gentils petits mots tout doux, quand elle t’appelle « ma petite chérie » et j’en passe ? Est-ce parce qu’à 39 ans, c’est la première fois que je la vois exprimer ainsi ses sentiments à mon égard ? Est-ce parce que, jusqu’alors, je ne l’ai jamais connu tendre et affectueuse ? Que je n’ai aucun souvenir d’un « je t’aime », d’un bisou, d’une main dans la main, d’une caresse ou d’un geste tendre de sa part ?

Je ne lui en veux pas. Elle est comme elle est et  j’ai appris à l’aimer ainsi. Elle a été et est toujours d’ailleurs une excellente mère, une femme pleine de valeurs et de principes qu’elle a très bien su m’inculquer. Ensemble, on peut discuter des heures au téléphone ou autour d’une tasse de thé. Pour tout cela et bien d’autre choses encore, je la remercie du fond du cœur. Mais j’avoue me sentir incapable de répondre à ses sms sur le même ton. Je n’y arrive pas. Je suis complètement bloquée. Lui dire « je t’aime », « ma chérie »… m’est tout bonnement impossible.

Du coup, le problème c’est qu’après je me culpabilise. Je me dis la pauvre que va-t-elle penser de ma froideur dans les mots. Mais je ne peux écrire ces mots-là. Je n’ai pas appris à les utiliser dans ce cadre là. Je me sens handicapée affectivement avec elle.

Pourtant j’espère y arriver… J’espère pouvoir lui dire « je t’aime » un jour. Et je sais que le plus vite sera le mieux, car la vie passe si vite et les années s’écoulent à une rapidité telle que mon angoisse grandit à l’idée de la voir partir sans que j’ai pu le lui dire… Peut-être a-t-elle raison, après tout, autant se le dire par sms si on n’arrive pas à se le dire de vive voix. Oui, je pense que cela serait un bon début.

Et si je lui écrivais un sms comme : « Coucou, maman ! Je t’aime, tu sais… »

Cette promesse qu’elle garde au fond de son cœur…

Elle se souvient de ce jour-là avec une intense précision et les questions qui l’assaillirent alors viennent encore, de temps en temps, lui triturer l’esprit. Elle aimait tant ce rituel quotidien qui la rassurait, que lorsqu’il cessa il lui manqua cruellement, même si il ne la concernait pas directement.
Ce rituel quotidien, elle le revoit encore avec une netteté incroyable. Elle l’avait découvert le jour où elle avait discrètement suivi ses parents le long du couloir jusqu’à la porte d’entrée. Chaque jour, après le déjeuner, alors qu’eux, les enfants, étaient encore attablés devant leur dessert, son père et sa mère s’éclipsaient pendant quelques secondes pour s’embrasser tendrement avant de se séparer pour la journée.
Elle se rappelle qu’à la vue de ses parents ainsi unis, son cœur s’était mis à battre plus vite, ses joues avaient rosies, ses lèvres avaient esquissé un léger sourire et ses yeux lui avaient piqué. Leur moment d’intimité quotidienne la rendait heureuse.
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Mais vint ce jour-là, celui qu’elle aurait préféré ne pas voir se lever. Elle ne comprit pas immédiatement ce qui se passait. Son père était déjà dans le couloir que sa mère était toujours dans la cuisine. Elle la regarda s’attendant à la voir abandonner sa tâche pour le rejoindre. Mais, la bouche pincée, le visage fermé, sa mère resta là, avec eux, alors que la porte d’entrée se refermait sur son père qui allait travailler.
Ce jour-là, son ventre se mit à se tortiller, sa gorge se serra, et elle retint un cri. Après son moment de stupeur passé, elle leur chercha des excuses, se disant que le lendemain, tout rentrerait dans l’ordre, que la danse continuerait comme d’habitude.
Mais le lendemain, la musique ne retentit pas. Le rituel était bel et bien brisé. Et les jours suivant ne firent que le confirmer. Ce jour-là, la petite fille romantique qu’elle était perdit un peu de ses illusions, et se fit la promesse de toujours embrasser son Chéri quand il la quitterait pour la journée. 
Une promesse qu’elle a quelques fois du mal à tenir, mais qu’elle garde précieusement au fond de son cœur…

Déception d’enfant

Elle regarde la pendule, réfléchit un instant et, toute fière de savoir enfin lire l’heure, comprend qu’il est temps de sortir sur le balcon. Elle est toute excitée. Elle veut le guetter. Il va arriver. 
Dehors, l’air est frais, mais il ne pleut pas, c’est si rare. En bas, le parking est presque plein. C’est normal, c’est l’heure du déjeuner. Des voitures roulent lentement à la recherche d’une place encore disponible. Et enfin, elle repère sa voiture qui se gare.

Vite, elle rentre dans l’appartement et crie à tue-tête :  » Maman, papa est arrivé ! « . Elle court dans le couloir. D’un coup sec, elle ouvre la porte d’entrée. Elle est si pressée, et l’ascenseur bien trop lent à arriver, alors elle dévale les marches des escaliers quatre à quatre. Arrivée en bas de l’immeuble, elle  se met à courir en direction du parking. 
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Elle l’aperçoit enfin. Il est sortit de la voiture et ouvre le coffre. Elle est si fière de son papa. Il est si beau et paraît si fort dans son uniforme kaki. Légèrement essoufflée, les joues en feu, elle se trouve enfin à ses côtés. Et soudain, elle se sent gauche, intimidée, ne trouve pas les mots. Elle espère un sourire, un regard, un bisou, une main tendue. Mais elle n’aura rien de tout ça… 

Il la regarde à peine, et lui tendant un sac rempli de provisions lui dit :  » Tiens, portes-moi ça.  » Obéissante, elle tend la main et se saisit du sac. Elle est déçue, et ressent de la honte en même temps. Elle espère que personne ne l’a vu, que personne ne puisse deviner qu’elle est bouleversée. Pudique, elle le gardera pour elle, ne se plaindra pas. De toute façon, peut-être ne mérite-t’elle pas davantage d’attention…

Elle est trop petite pour lui trouver des excuses, pour comprendre qu’il est fatigué, qu’il a des soucis, qu’il a la tête ailleurs. Un jour, elle le comprendra…